ZOOM SUR Emmanuel Noblet, sa mise en scène et son équipe

Au départ c’est une envie d’acteur. Après quinze ans de théâtre avec des partenaires sur scène, je voulais me confronter à cet exercice particulier de la narration : une traversée de texte en solitaire avec différents registres de jeu dont le chant.

Donc je cherchais depuis longtemps un texte qui rencontre mon point de vue d’acteur, et dès la lecture de ce roman, ce fût une évidence qu’il me fallait amener cette histoire sur un plateau et la raconter seul en scène : prendre une chaise et venir s’asseoir face au public, s’entretenir avec lui comme le fait l’infirmier face aux parents de Simon au cœur du livre, et leur poser cette question du don d’organe. Impliquer le spectateur dans cette tragédie héroïque, et l’amener à s’interroger sur un choix de société.

Il y a plusieurs évidences à jouer ce texte seul en scène : D’abord parce que l’écriture de Maylis de Kerangal est narrative, descriptive et très peu dialoguée.

Ensuite parce que l’essentiel du drame est ressenti par des personnages sans qu’ils puissent l’exprimer («Ce qu’ils ressentent ne parvient pas à trouver de traduction possible mais les foudroie dans un langage impartageable, d’avant les mots et d’avant la grammaire»). Donc il ne s’agit pas de les incarner silencieusement mais de parler d’eux, juste en dessiner une silhouette par une position du corps, et énoncer ce qu’ils vivent, dire les mots de l’émotion, laisser le spectateur les imaginer et s’identifier. C’est un axe essentiel de la mise en scène.

Je crois à la puissance poétique de l’acteur qui raconte seul en scène. J’ai voyagé des heures en restant assis devant Philippe Caubère ; j’aime, comme spectateur, cet imaginaire exceptionnel que l’on convoque immédiatement lorsqu’un interprète se présente seul face à nous. Et cette plus-value trouve tout son sens avec ce texte où les parents, en devenant orphelins de leur enfant, sont comme des fantômes.

Et puis il y a un autre sens à cela. C’est que la position de l’acteur seul sur un plateau est fragile et qu’elle raconte déjà par elle-même le danger, la menace du monde sur l’individu, et aussi le vertige que l’on peut éprouver face à la perte d’un proche, la solitude in nie dans laquelle on demeure avec le deuil.

Cette histoire est faite pour le théâtre, elle doit se raconter rapidement, sans temps mort, sans appuyer les émotions convoquées à chaque page, c’est un récit puissant, un matériau humain qui bouillonne, un rythme, un souffle, un suspense, c’est une énergie vitale captivante.

En fin, à propos de ce roman, l’auteur en décrit le prologue comme l’entrée dans une vague que prendrait un surfeur, un ride qui l’emmènerait jusqu’au bout du livre. Quelle meilleure image que celle-ci pour un acteur qui entre seul en scène pour quatre-vingt minutes d’écoute du public ?

 

MISE EN SCENE

En décidant de jouer ce texte, je ne prévoyais pas de me mettre en scène, c’est une confusion des rôles qui n’est jamais souhaitable à priori, mais l’adaptation que j’en ai faite avait déjà décidé de la mise en scène… C’est en tout cas ce que m’a dit le metteur en scène Jean-François Sivadier, à qui je demandais de me diriger sur ce projet. Il m’a répondu qu’à ce stade, je n’avais plus qu’à le faire moi-même !

En plus du choix des coupes nécessaires, qui est un premier travail de deuil, je devais décider du traitement de ce texte littéraire, imaginer comment je pouvais le transposer au plateau. Je choisissais donc ce que la scénographie, la vidéo, l’utilisation du son et les costumes allaient raconter parallèlement aux extraits choisis… Après ça, c’est vrai qu’il ne restait plus vraiment de place pour un autre metteur en scène.

Mais il fallait évidemment un oeil extérieur, j’ai donc demandé à mon ami Benjamin Guillard, qui a dirigé François Morel dans son dernier spectacle La fin du monde est pour dimanche, d’assurer la direction d’acteur. C’est un acteur généreux doublé d’un metteur en scène qui ne lâche rien sur la précision du jeu. J’ai la chance de l’avoir comme collaborateur artistique pour tout le travail des répétitions et le suivi des représentations.

Il fallait penser une scénographie ouverte, qui permettrait le passage rapide d’un lieu à l’autre. J’avais d’abord imaginé des supports de projection pour que la vidéo anime l’espace en projetant des images de la mer et des différents lieux de l’histoire et puis la meilleure amie de l’imaginaire s’est encore imposée: la boîte de velours noirs, avec juste un cyclo en fond. Ce texte impose cela. Tout est décrit et les lieux sont très rapidement identifiables, donc la moindre illustration visuelle est redondante et appauvrit la relation qu’entretient le public avec l’histoire qui lui est racontée.

Mais il faut néanmoins enrichir cette relation avec autre chose. Précisément en amenant des images du véritable héros du roman que l’on ne voit pas : le coeur, le vivant. Nous avons donc pensé faire apparaître par instants, comme des pages du livre que l’on tournerait, des images ou des détails de ce qui constitue cette vie organique, l’intérieur d’un corps. Et cela grâce à l’éventail de toutes les techniques dont dispose la médecine moderne, de la radiographie classique à l’endoscopie, de l’IRM à la caméra thermique, toute une mine d’imagerie fantasmagorique que l’éclairagiste et vidéaste Arno Veyrat doit disséquer et traiter.

De la même manière, le travail du son doit trouver son équilibre entre un réalisme du design sonore de chaque scène et assez d’ouverture poétique pour laisser s’envoler l’imaginaire des spectateurs en dehors des salles d’hôpital. Cette chirurgie sonore délicate est confiée à Sébastien Trouvé et Cristián Sotomayor. L’utilisation de voix-off permettra aussi le surgissement d’autres personnages. Et la diffusion des voix des parents du jeune Simon se fera depuis les gradins afin de renforcer l’identification et la réflexion des spectateurs sur la question du don. Alix Poisson, comédienne bouleversante (L’Affaire Courjault) sera la voix de Marianne, la mère, et Vincent Garanger le père. Nous garderons les différentes musiques et chansons indiquées dans le livre. Bien au-delà d’une ambiance de scène, elles sont intégrées à l’histoire en profondeur.

Sur scène, le plateau a vite imposé son minimalisme de rigueur. Les seuls éléments de décor seront un surf et deux chaises, avec un drap pour signifier le lit opératoire lors du prélèvement et de la greffe. Cela rejoint également l’idée de départ, mon envie d’acteur de raconter une histoire seul et sans artifices, comme dans ces spectacles de Peter Brook qui m’ont fait voyager, rire, pleurer et rencontrer l’humanité.

L'EQUIPE ARTISTIQUE

EMMANUEL NOBLET
ADAPTATION, MISE EN SCÈNE ET JEU

Comédien depuis l’an 2000, au théâtre dans le répertoire classique et contemporain (Shakespeare, Racine, Corneille, Marivaux, Andreïev, Garcia-Lorca, Durif, Lagarce…), il a travaillé dans des créations collectives et avec de nombreux metteurs en scène dont Catherine Hiegel dans Le Bourgeois Gentilhomme avec François Morel.

Il tourne dans de nombreux télé lms notamment L’Affaire Villemin et la série SCALP de Canal+, au cinéma dans La Conquête de Xavier Durringer, La lle de nulle part de Jean-Claude Brisseau (Léopard d’Or 2012) et Chic de Jérome Cornuau au côté de Fanny Ardant.

En parallèle, il a été régisseur et éclairagiste au théâtre, collaborateur artistique et assistant de metteurs en scènes au théâtre et au cinéma.
Il a mis en scène Et vivre était sublime à la Maison de la Poésie (Prix du public Avignon OFF 2015). Sur demande de l’auteur, il a également mis en scène une lecture- concert de Boussole de Mathias Enard, Prix Goncourt 2015. Son adaptation-mise en scène-interprétation du roman Réparer les vivants de Maylis de Kerangal lui a valu le Molière du Seul-en-scène 2017.

 

BENJAMIN GUILLARD
COLLABORATION À LA MISE EN SCÈNE ET DIRECTION D’ACTEUR

Formé au Conservatoire National Supérieur d’art Dramatique, Benjamin Guillard a pour professeur Philippe Adrien, Gérard Desarthe, Muriel Mayette, Mario Gonzales, Caroline Marcadé…

Au théâtre, il travail notamment sous la direction de Philippe Adrien dans Yvonne, princesse de Bourgogne et Meurtres de la princesse juive, Alain Gautré dans L’Avare, Julia Vidit dans Fantasio, Jean Bellorini dans Paroles Gelées.

À la télévision, il travaille sous la direction de Jean-Daniel Verhaeghe dans Une partie de campagne, Stéphane Kappes dans Merlin.
Il assiste François Morel dans sa mise en scène de Bien des choses puis le met en scène dans La nuit Satie (avec la chanteuse Juliette et le pianiste Alexandre Tharaud) et dans La n du monde est pour dimanche.

En 2015, il met en scène Olivier Saladin dans Ancien malade des hôpitaux de Paris de Daniel Pennac au Théâtre de l’Atelier.
En parallèle, il réalise deux courts-métrages Looking for Steven Spielberg et Véhicule-École et écrit son premier long métrage.

 

SÉBASTIEN TROUVÉ
CRÉATEUR SON

Il est concepteur sonore, ingénieur du son et musicien, principalement pour le théâtre et la musique contemporaine. Il collabore avec différents metteurs en scène (Jean Bellorini, Alain Gautré, Razerka Lavant, Isabelle Ronayette…) et chorégraphes (Rapahëlle Delaunay, Laura Scozzi…) en tant que créateur sonore et s’intéresse particulièrement aux techniques de micro diffusions acoustiques.

C’est en tant qu’ingénieur du son qu’il collabore avec Hector Zazou sur ses trois dernières pièces musicales, qu’il suivra lors des tournées européennes.
Depuis 2008, il intègre régulièrement les équipes de L’Ircam a n d’y parfaire le développement d’un logiciel basé sur l’interaction entre l’image et le son. Basé sur les capacités de la musique à s’introduire dans des composantes narratives, un lm utilisant de nouvelles techniques de réalisation est en cours de production.

En 2013, il construit son studio d’enregistrement dans le XXe arrondissement de Paris, le Studio 237, a n d’y préparer la production des premiers albums de Satin Coco et Opium Factory. Depuis février 2011, il travaille comme concepteur et ingénieur du son à la Gaité Lyrique à Paris.

 

CRISTIÁN SOTOMAYOR
DESIGNER SONORE

Né au Chili en 1974, diplômé d’une école de commerce à la n des années 90, il suit une formation musicale et au son au Brésil et en Espagne. Batteur de la scène rock chilienne, dans le courant des années 2000, Cristián crée des installations sonores pour le Musée National des Beaux-Arts à Santiago du Chili, la salle Metrònom à Barcelone et la Fondation Cartier à Paris (Soirées Nomades, Exposition Takeshi Kitano à Paris & Tokyo). Il signe également la création sonore des pièces chorégraphiques de Claudia Triozzi, Latifa Laâbissi, Danya Hammoud, Volmir Cordeiro, Enora Rivière et Nuno Lucas. Pour le théâtre, il collabore avec Sébastien Trouvé sur la création sonore de Liliom (TGP). Il travaille en tant que musicien et réalisateur au Chili, Brésil et en France il accompagne en studio les chanteuses Camille et Emma Daumas. En 2012 il enregistre un album avec le DJ américain Jeff Mills. Il collabore comme mixeur avec le réalisateur Vincent Moon et le compositeur et saxophoniste Etienne De La Sayette. Il dirige ruidomáximo, son propre studio de création et postproduction son à Paris, et réalise l’Euphonie, émission de radio mensuelle.

 

ARNO VEYRAT
ÉCLAIRAGISTE ET VIDÉASTE

Il travaille un univers visuel où s’entremêle scénographie, lumière et vidéo. Il a collaboré avec des artistes d’univers très différents par le passé comme Stéphanie Aubin, Heddy Maalem, et dans l’actualité récente avec Kaori Ito, Vincent Delerm, Bruno Abraham-Kremer et Aurélien Bory. En son nom personnel, il met en place une installation visuelle intitulée Infra.

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